29 décembre 2010

Coeur d'artichaut

Il y a des semaines et des gardes à thème. Des périodes de pancréatites biliaires, des séries de fibrillations auriculaires sur embolie pulmonaire, des nuits orientées neurochirurgie. Du coup dans ma tête l'association visage de patient - diagnostic est parfois un peu floue.
Dernièrement, thème maudit, malheureusement assez récurrent: cancer plus ou moins dépassé, plutôt plus que moins d'ailleurs. En un an d'internat j'ai mis en pratique le schéma théorique de la "parfaite" annonce d'une mauvaise nouvelle, avec les silences et tout le reste. J'ai aussi appris à moins redouter ce moment où je vais voir quelqu'un et que je sais qu'il y aura un avant et un après notre conversation, que je suis le messager d'une nouvelle qui va faire basculer leur vie.

Dernièrement le thème oncologie me tombe dessus, j'annonce à un homme pas si vieux que son mal de dos est dû à des métastases d'un probable cancer de la prostate. Le voisin de chambre est un gentil grand-père chez qui la radiographie thoracique montre une pneumonie et une masse hautement suspecte. Un homme jeune, hospitalisé pour investigation d'un ictère: hépatocarcinome multicentrique. Un autre jeune homme, image radiologique de multiples métastases hépatiques sans néoplasie primaire retrouvée. Un carcinome épidermoïde pulmonaire dépassé chez un insuffisant cardiaque. Et d'autres, encore.
Alors je me réjouis de retrouver les urgences et de laisser mon coin de service déprimant à un collègue.

Dans le tourbillon des gardes, des petits et gros cas que je prend en charge, des dizaines de patients que je soigne, la pesanteur de ces drames s'atténue.
Alors quelle que ne fut pas ma surprise quand, demandant des nouvelles des mes anciens patients, je dois retenir mes larmes quand j'apprends que non, finalement, la masse pulmonaire moche de mon papi adorable n'est pas un cancer. Ça m'a fait déborder de bonheur pendant quelques jours, et j'ai dû me retenir de ne pas passer féliciter le monsieur dans sa chambre.

9 décembre 2010

90 ans, dément, et toutes ses dents

Entrée banale aux soins continus, patient âgé avec une démence modérée, hospitalisé pour surveillance rythmique après un malaise. Rien de bien palpitant dans les examens des urgences, sauf l'ASP (Abdomen Sans Préparation, une radio du ventre quoi). Bien oui, là, en fosse iliaque droite, une ligne en arc de cercle, métallique. La petite enquête menée auprès de la famille nous donnera la réponse, monsieur à avalé son dentier, un mois auparavant. Bon, ok, tout va bien. Et pourquoi est-ce que ça n'a dérangé personne jusqu'à maintenant?
Plan d'attaque, on a dû inventer, c'est pas dans les bouquins... Un p'tit scanner pour voir où les quenottes sont arrêtées, et puis au passage si elles ont pas abîmé le côlon ou créé une occlusion. Et bien les dentiers c'est pas fait pour être scanné, sur les images un soleil d'artefact au fond du caecum. Je me permet de déranger le gastro en colloque, c'est pas banal quand même, comme introduction:
"Vous pouvez récupérer un dentier, pendant une colonoscopie?"
"Euh, il est entré par où?"
"Avalé..."
"Entier?"
"Voui!" (je savoure mon cas de l'année, là)
"Vous avez une idée de la marque?"
"J'peux appeller le dentiste."

Quelques jours plus tard, dans un coin de couloir, un très sérieux gastro-entérologue mime les deux heures passée à suer en tirant les dents et leurs crochets (gasp) du bout de sa pince dans le gros intestin, évitant les haustrations et diverticules... il a abandonné au niveau du caecum, trop de risque de lésion.
Après, comme on est sympa, on a partagé notre cas rigolo avec les chirurgiens, mais ils n'ont pas voulu y toucher.
On a donc vécu au rythme des ASP signant l'avancée des dents.
Et au retour du week-end, dans le dossier, note de suite victorieuse de chef chéri: " Youpi! Dentier évacué sans encombre par voie naturelle!"

5 décembre 2010

Refuge

Un sms, au creux de la nuit, anodin. Lu entre les lignes il annonçait la suite: le coup de fil, la voix qui tremble.
"Tu veux venir?"
Un peu plus tard, une étreinte, sentir peu à peu les larmes couler et remplacer les tremblements et l'agitation.
"Je ne voulais pas me faire du mal, ce soir"

Ou comment transformer un amour-amitié adolescent en un ultime refuge, quand la douleur et l'angoisse sont au-delà des mots.

1 octobre 2010

Du week-end que je n'ai finalement pas passé à rouspéter en pyjama dans mon appart'

1er acte, où la SNCF est maudite.
Ca a commencé jeudi soir, à vérifier que mes trains n'étaient pas annulés. Ou alors quand un joyeux groupe de plongeurs randonneurs ont décidé de se retrouver quelque part, un week-end qui restait à fixer.
J'ai passé du temps à vérifier l'enchainement parfait de ma sortie précipité du service avec la complicité d'une collègue, et des différents trains. Tout était parfait. Tout, sauf la grève qui mettait une ombre menaçante sur mon escapade soigneusement préparée.
Partie aux aurores à l'hôpital, comme toujours, j'étais ce jour là chargée d'un sac à dos volumineux et d'une paire de palme. Il ne me restais plus qu'à récupérer mes chaussures de marche dans le local dévolu aux vêtements d'urgence pré-hospitalière et à m'approvisionner en sandwich au self. 10 heures, petit coup d'oeil au sur internet, mes trains sont annoncés comme partant. Youpi! Quelques heures plus tard, le train numéro 2 est annulé... argh! Je décide donc de prendre le train numéro 1, quitte à gâcher ma soirée et à revenir bredouille. Arrivée sur place, effectivement pas de train numéro 2... et aucune info concernant les suivants, si le prochain part, et part à l'heure, j'ai une bonne chance d'attraper le numéro 3. Et une chance non négligeable de me retrouver en pleine nuit bloquée dans une ville que je ne connais pas...
Petit coup de fil aux copains, ils y sont déjà, déception dans leur voix quand je peur annonce que ma présence est compromise. Puis appel à superpapa pour savoir si il n'a pas une autre idée, après avoir en vain contacté les gare routières en quête d'un car. J'oscille entre larmes, colère et fatalisme, et prévoit un week-end pourri toute seule chez moi à râler. Dans mes mains, mes palmes jaunes me semblent un peu ridicules. Une veille dame, après m'avoir raconté par le détails toutes les grèves qu'elle a vécu, me lâche, hilare, que je peux toujours plonger dans le lac.
Le train numéro 2 bis est finalement arrivé, à l'heure. J'y suis montée, voyant tout d'un coup mon week-end d'un oeil beaucoup plus réjoui. Il n'est pas parti. Pendant un nombre de minutes interminable j'ai espéré sentir le train partir et voir le quai s'éloigner.
Quand enfin nous nous sommes mis en route, et qu'un contrôleur est passé, je lui ai demandé de e confirmer que j'aurais le train numéro 3. Il me regarde d'un air désolé et me répond que non, impossible. Super, maintenant va falloir trouver un hôtel à l'arrache pour roupiller un peu avant d'essayer de rentrer à la maison. Je retiens mes larmes. Je lui refais mes savants calculs. Il éclate de rire! Bien sur que j'aurais mon train, il était sur que nous étions une heure plus tard.
Je monte dans le train numéro 3, même le temps d'avoir froid sur le quai en l'attendant! Je rappelle les potes, un sourire dans la voix. Ils seront là, quelques heures (de sommeil) plus tard, quand j'arriverais à destination.

Acte 2, Maman, les p'tits bateaux qui vont sur l'eau ont-ils des jambes?
Réveil matinal pour nous rendre au centre de plongée. Je passe sur le mec plein de tact qui me répète trois fois qu'il est sur que ma taille de combi habituelle va être trop petite. J'aime bien la ballade en bateau qui précède la plongée, du vent, de jolis paysages, quelques vagues...
Et bien là j'ai été servie, mistral oblige, poids plume accroché de toutes mes forces pour ne pas se retrouver à la mer à chaque vague. Bon, c'était l'échauffement, et puis le pré-mouillage aussi, ceux qui ont déjà pris un zodiac par grosse mer savent de quoi je parle.
La plongée à été merveilleuse, le long d'un tombant sur 30 mètres, des gorgognes de toutes les couleurs, des poissons de tous les côtés, première plongée en autonomie pour moi, relax, pas d'exercices, pas de moniteur pour juger les conneries (pas de grave boulette d'ailleurs, un peu dépassé les 20 mètres à l'immersion, c'est tout), j'ai pu passé tout le temps que je voulais à regarder la surface dos vers le fond. Et, surprise de plonger avec pas mal de monde dans le coin, j'ai découvert, fascinée, la beauté des bulles des autres vues d'en haut.
Palier de sécu un peu sportif, vagues obligent, presque eu le mal de mer!
Et le retour pire que l'aller, montagnes russes qui m'ont laissé un joli hématome sur la cuisse, souvenir d'un contact brutal avec une bouteille d'air.

Acte 3, les plongeurs retrouvent les marcheurs
Sur une terrasse où nous devons nous accrocher à nos verres pour qu'ils ne se fracassent pas à terre au premier coup de vent, pizzas et retrouvailles, au soleil. Le bonheur est facile, parfois.
Puis nous partons explorer la ville à pied, il vente et nous marchons, papotons, admirons.
Une pause, un verre, puis rapide passage à l'hôtel.

Acte 4, le dernier larron, momentanément unijambiste, nous rejoint
Dans un resto de poisson sur le vieux port, on se régale et se raconte.
Et on affine les derniers détails du lendemain, avant de tomber épuisé dans les bras de Morphée.

Acte 5, dans un coin de paradis
Je me réveille avec un doute, pas revu mon masque depuis la plongée... je vérifie, je me connais, soigneuse à en perdre ses affaires parce que trop bien rangées! Ce n'est pas le cas, masque oublié. Désolé les amis, on va speeder un peu au lieu de p'tit déjeuner tranquilou, histoire de passer au centre de plongée qui ferme à peine ouvert, pas de plongées pour cause de mer démontée. Nous arriverons trop tard, je laisse donc le sort de mon masque entre les mains des autochtones, je vais devoir revenir pour le chercher, trop dur!
Arrivée dans le cabanon dans une calanque, le silence et la beauté du lieu nous coupent le souffle. Je rêve un instant que la grève s'est poursuivie, pour prolonger notre séjour en ce lieu.
Grande ballade dans les cailloux et le vent, pic nic à l'abri du cabanon, puis sieste au soleil, dernières grandes discussions, ébauche de prochaines retrouvailles.

Le retour à été moins compliqué que l'aller, me suis assise dans le TGV, endormie, réveillée presque à la maison.

23 septembre 2010

D'un étrange sms

"J'ai besoin de tes lumières! Comment dit on riz de veau en espagnol et ou se situe le thymus dans le corps? Merci, becs"
P'tit frangin

Et à ma demande, des explications:
"Je suis à Vienne"

Je suis perplexe!

9 août 2010

Ballon de baudruche

Un jour, percer l'enveloppe et laisser le vide de l'intérieur se dissoudre dans celui de l'extérieur.

13 juillet 2010

Petite fille

Ce week-end, de garde aux urgences, je vois une petite fille, 1 ans et demi, mignonne comme tout, parce qu'elle a avalé un médicament que sa maman avait posé à la salle de bain.
Elle est accompagné de son papa, seul. C'est rare, en général ce sont les mamans qui consultent, ou les deux parents. Sauf quand c'est un bobo un peu moche et que le papa prend les choses en main.
La puce est sage comme une image, me laisse l'examiner sans un mot, me tend les bras dès que possible et m'appelle "maman". Elle va bien, et sera surveillée le temps que l'effet du médicament soit maximum.
Reste que, dans le tourbillon d'un samedi aux urgences, je n'ai pas eu le loisir de creuser ce qui avait allumé une petite alarme dans ma tête. Un enfant, même petit, sait qui est sa mère. Un enfant craint les étrangers, surtout si ceux-si sont en blouse blanche. Cela va de la méfiance aux hurlements, c'est beaucoup moins agréable que cette consultation. Mais c'est rassurant.

Alors que là, cette petite me rappelle l'enfant que j'était, prête à tout pour que les adultes me donnent un peu de l'amour et de la sécurité que me parents ne savaient pas me donner.

20 juin 2010

Méchante

La journée à l'hôpital commence, en général, par la répartition des entrée entre les internes et leur présentation par celui qui a vu les patients aux urgences. Cette fois là le ton était tout de suite donné: idées suicidaires chez un patient atteint d'un cancer incurable... faut-il forcer quelqu'un à vivre pour qu'il puisse mourir? La question est évidement bien plus subtile et compliquée.
Monsieur est jeune, en tout cas trop pour être condamné à mort. Il est petit, mince et peu bavard. C'est quelqu'un que j'imagine bien mieux faisant son potager ou se baladant en montagne que dans un lit d'hôpital. Quelques semaines auparavant, un chirurgien lui a retiré un morçeau du pancréas pour enlever la partie de la tumeur qui comprimait son duodénum, permettant ainsi à la nourriture de passer. Le patient regrette ne pas y être passé, et d'avoir dû entendre le chirurgien lui prédire n'avoir plus que quelques mois à vivre. Il me raconte cette tumeur qui le ronge de l'intérieur, et son envie de se jeter d'un pont, pour ne pas attendre la fin et souffrir. Une partie de moi me dit que je ferais pareil dans des circonstance similaires, mais en fait je n'en sais rien, et puis mon job ce n'est pas de lui dire tout ça. Alors je lui explique, d'abord, que nous avons des médicaments contre la douleur, contre l'angoisse, et que le fait que nous n'avons pas les moyens de le guérir ne veut pas dire que nous allons le laisser tomber. Et puis je lui parle du temps qui reste, qui n'est pas forcément seulement attente mais aussi une possibilité de faire certaines choses qu'il souhaite faire, de dire au revoir aux siens. Il ne dit rien, alors je parle. Il n'a pas de question, rien à dire, alors je lui dis que je repasserai plus tard, et surtout qu'il n'hésite pas à demander si il a besoin de quoi que ce soit. Il ne le ferra pas, et je le savais pertinemment.
Je repasse effectivement plus tard dans la journée, accompagnée par l'oncologue qui le connait. Dans le couloir, l'épouse nous rejoint. Elle aussi grosse et expressive que son mari est petit et laconique. Elle aussi est au bout du rouleau. A notre petit groupe se joint alors la cheffe du service d'à côté, les soins palliatifs, qui elle aussi connait le patient pour le suive en ambulatoire. Me voilà donc accompagnant deux médecins cadres et une épouse en larmes dans la chambre du monsieur. Ce dernier fait une magnifique crise d'angoisse à notre entrée, entretenue par les demandes incessantes de madame pour qu'il nous parle de ce qu'il ressent. Je retrouve alors le rôle de secrétaire si cher aux internes (parfois oui, après de longues années d'études, votre boulot est d'écrire soigneusement les réflexions sortant de la bouche de vos chefs), notant les changements de traitement suggérés par mes deux ainées, et sentant la crise diplomatique approcher. De retour au bureau, mon chef me demande où j'étais passée. Je lui raconte. " Est ce qu'on lui à demandé son avis, à celle là" me répond-il en parlant de Doctoresse Soins Pal qu'il déteste cordialement. Je lui expose leurs suggestions pour optimiser le traitement, il grogne que vraiment il en a qui ont un don pour tout compliquer et brasser de l'air et décide d'aller voir le patient pour se faire une idée. Finalement nous sommes assez d'accord (logique, c'est lui qui est à l'origine de la grande partie de mes connaissances cliniques...) et mettons en place un traitement relativement simple (plus c'est simple, plus la probabilité que les médicaments soient pris correctement - et pris tout court d'ailleurs - est forte).
Quelques jours passent, le patient va mieux (ou moins mal, c'est selon), nous parlons d'un retour à domicile, entouré par l'équipe des soins palliatifs et une psychologue. Monsieur n'a pas d'avis sur le sujet, il me dit qu'il pense qu'il doit essayer de vivre comme "avant". J'essaie de nuancer, et je comprends après coup que j'ai oublié de mettre à son niveau, que lui n'y arrive pas. Je ne peux pas changer la façon de fonctionner de mes patients, c'est moi qui doit m'adapter, c'est une des leçon de ce suivi et c'est difficile. Parce que c'est avec mon fonctionnement psychique et mental que je travail, surtout quand il n'y a pas de règle de prise en charge bien définie et que le feeling du moment me guide... se détacher de l'émotion mais la ressentir, la comprendre et l'utiliser, sans projeter sa manière de fonctionner mais en s'accordant à celle du patient... vaste défi, que je suis loin de maitriser. Madame, de son côté, craint plus que tout une ré-hospitalisation, qu'elle considère d'emblée comme un échec. Je ne comprend pas, et n'arrive pas à lui faire m'expliquer. Je laisse donc ouverte le choix de la date de fin de séjour, pour que le patient décide quand il se sent prêt. Je prépare au cas ou les papiers de sortie. Il a décidé de partir ce soir là. Je ne lui ai pas dit au revoir, un appel SMUR m'ayant entrainée loin du service à ce moment là. A mon retour, j'apprend donc que le monsieur est rentré à domicile. J'en suis surprise et contente, je pensais qu'il aurait du mal à partir, qu'il avait besoin du cadre de l'hôpital, des soignants qui "savent comment faire" et lui évitent de faire des choix, de se positionner. Je me dis qu'on a plutôt bien bossé.
Quelle ne fut donc pas ma surprise quelques jours plus tard quand la cheffe des soins palliatifs me rapporte que le patient a dit à la psychologue que la doctoresse avait été méchante avec lui.
Je suis perplexe. Ma prise en charge était loin d'être parfaite, certes. Je lui ai répété que nous ne pouvions pas le guérir, ce qui est loin d'être facile à entendre. Et puis le monsieur a plein de raisons d'être en colère contre le corps médical...
Reste que... ça m'a touchée et ça me questionne. Même si je ne suis pas sure que les choses auraient pu se passer autrement, dans le fond.

16 mai 2010

Cocon épineux

Parfois je souhaiterai plus que tout me retrouver assise dans ce fauteuil en face de vous.
Laisser échapper des mots, construire des idées dans le calme de votre bureau.
Vous laisser me tenir compagnie, silencieuse et attentive, au milieu des fantômes qui m'habitent.
Entendre votre voix formuler une pensée que j'apercevais à peine, floue, distante, effrayante, puis me l'offrir, lourde de sens mais légère par sa clarté et par ce qu'elle offre de possibilités.
Ecouter vos histoires, tellement plus parlantes que de grandes théories.
Mesurer la taille de victoires que je n'avais pas notées à celle de votre sourire.
Me faire secouer les neurones et les tripes en toute sécurité, pour y voir un peu plus clair.

Je peine à vous remplacer, pour mille raisons, et pour les mêmes, pour tant d'autres et pour tenir une promesse, il va bien falloir que je le fasse.
Ouvrir l'annuaire téléphonique à la lettre P, c'est toute une aventure.

Désertion

Des mois que je ne suis pas passée par ici, trop occupée à travailler et à vivre. Des mois sans ressentir le besoin de balancer dans cet espace virtuel et presque anonyme des pensées en vrac dans l'espoir d'en faire un tout solide, palpable.
Surement parce que, ayant l'immense chance de travailler avec une équipe adorable et soutenante, les émotions trop fortes débordent dans l'instant. Et puis la fatigue et le stress sont souvent plus forts que la pudeur qui me fait retenir mes larmes en public.
Reste que j'en ai chié. Même si j'ai dès le début adoré ce boulot, même si je m'y sens relativement à l'aise et que j'ai trouvé ma place sans encombre. Je suis dans l'ensemble bien supervisée, j'ai des chefs sympa et disponibles. Mais je ne suis plus étudiante, plus personne ne repasse sur mes pas, ne vérifie mes dossiers. Je prends des décisions, seule, que j'assume par la suite. La nuit et le week-end, je suis de garde pour tout l'hôpital. Il n'est pas très grand, mais je suis forcée d'établir des priorités, de prendre en charge des patients que je ne connais pas, hospitalisés dans des spécialités qui ne sont pas la mienne en plus des urgences.
L'immense question, celle qui taraude tous les jeunes médecins du monde, est la suivant, posée à deux heures du matin dans le pire des cas: appeler un chef ou considérer que l'on a les compétences pour gérer seul la situation? Et là, on ne se réfère pas seulement au cours de cardio ou de pneumo mais aussi à sa confiance en soi, à son sens clinique, à son embryon d'expérience, à sa capacité à gérer l'incertitude et, last but not least, à son besoin d'être rassuré.
Alors, sachant qu'un certain nombre des compétences mises en jeu dans ces moments là sont loin de faire partie de mes points forts, que de mettre des mots sur ce que je vis n'est pas évident pour moi, je me dis que, peut-être, probablement même, ce tourbillon de gardes, d'heures sup', de formations continues et de congés marathon social ont eu bon dos.
Trop occupée pour me poser et penser, chouette, courage fuyons!

1 février 2010

Vous avez dit, d'un filet de voix, vos yeux regardant à côté des miens: "Je suis foutue, alors". Ce n'était pas une question, alors j'ai partagé votre silence. Je n'avais rien de mieux à vous offrir. Vous avez ajouté que vous le saviez.
La sonnerie de son bip avait fait sortir mon chef juste après qu'il vous ait expliqué ce qui causait vos douleurs.

Plus tôt dans la journée, quand pour la première fois j'avais posé ma main sur votre ventre, je n'avais pas eu besoin du scanner pour comprendre. La tumeur, enlevée quelques semaines auparavant, avait envahit votre abdomen.

Le lendemain votre fils a demandé à me parler. Vous n'arriviez pas à lui dire, il avait besoin de mots pour comprendre vos angoisses et vos larmes. Alors cette fois sans chef pour dire ces mots là, j'ai expliqué la mort inéluctable, les limites de la médecine et les soins de confort. L'armoire à glace à fondu un court instant, avant que la colère protectrice ne prenne le dessus. J'ai eu un peu peur qu'il me balance son poing dans la gueule, au début. Ensuite j'ai surtout craint de ne pas réussir à trouver les mots pour dire une vérité qu'il puisse comprendre et entendre. J'ai répondu aux cris en baissant la voix, proposé des explications en plus des pièces du dossier médical demandées. J'en suis sortie tremblante, vidée.

Les jours ont passé, vous m'avez dit votre peur, votre tristesse. Je vous écoutais et augmentais les doses des médicaments quand la douleur gagnait du terrain. Il n'y avait rien d'autre à faire. Un soir vous m'avez simplement dit que ma main posée sur la votre vous faisait du bien. Alors quand vous n'avez plus pu parler, j'ai continué à vous prendre la main quand je passais vous voir.

Votre fils aîné et moi avons parlé, chaque jour. Il me disait sa crainte de vous voir souffrir et je le rassurait. Il me parlait de ses recherches internet et des miracles qui existent et je lui rappelais cette vérité atroce: vous alliez mourir, bientôt. Un jour il m'a informé qu'il avait demandé à son cadet de rentrer de vacances rapidement. Il m'a demandé des somnifères et je lui ai recommandé de prendre soin de lui, aussi.

Un matin pendant la visite, mon chef m'a dit que je pouvais arrêter votre perfusion. J'ai remis à plus tard, et me suis occupée de mes autres patients. J'ai fini par me rendre compte que j'avais soigneusement éviter de mettre cet ordre là dans votre dossier. Alors j'ai appelé mon chef pour lui demander quelques minutes pour parler avec lui. Des larmes dans des yeux je lui ai dit que j'avais l'impression que j'allais vous laisser mourir de soif. Gentiment il m'a expliqué que vous ne ressentiez plus cette sensation, il m'a cité des études mais ce n'était pas nécessaire. Je ne doutais pas que la prise en charge qu'il proposait était la bonne, j'avais besoin de son soutien.
Mon collègue de garde durant le week-end m'a appris votre décès lundi matin.

Vous êtes la première patiente que j'ai accompagné du diagnostic aux derniers instants. Je ne me suis pas sentie impuissante, seulement triste et terriblement consciente de la fragilité de chacun d'entre nous.
Vous avez habité mes nuits et m'avez poussée à affronter mes peurs. Aussi sûrement que vous n'êtes plus aujourd'hui, je suis un peu moins petite dans ma blouse blanche de docteur.
Merci pour ces chemins parcourus ensemble.

1 janvier 2010

01.01.10

A demi réveillée en cet an neuf, j'ai bataillé un peu pour rester dans la brume des songes et par là même squatter quelques minutes encore le canapé-lit des copines organisatrices de réveillon. Mais le sommeil s'était bel et bien bien enfui, chassé par l'angoisse avec laquelle j'essayais de repousser la confrontation.
Pourtant après 2009, après être sortie non pas entière mais persuadée de n'avoir rien perdu d'essentiel et d'avoir gagné beaucoup de cette année trop souvent déguisée en enfer, j'attends la suite avec un peu plus de confiance. Non pas que j'imagine que la vie va à l'avenir m'épargner ses saloperies, je n'ai jamais eu la chance de croire au père-Noël.
Mais il y a maintenant en moi, je ne sais trop où, un petit début de confiance en ma capacité à trouver le chemin qui me permettra de devenir celle que je crois être, de vivre la vie que je me souhaite. Je ne sais pas vraiment quand et comment elle est arrivée là, cette chose brillante et infiniment fragile ressemblant à une bulle de savon. Elle se cache sûrement depuis le tout début, attendant pour pouvoir grandir un peu d'air, une ouverture et la place laissée libre par les litres d'eau salée pleurés au long de cette année.
Ce qui ce soir me donne envie de me mettre en boule sous la couette, me transformant en un misérable petit tas de peur, est sans doute un des premier pas sur ce chemin que je cherche. Et je ne me sens pas tout à fait à la hauteur de ce qui m'attend: un métier qu'il me reste en grande partie à apprendre, des collègues et des chefs à apprivoiser. Et puis surtout, au milieu de toutes ces nouveautés, réussir à préserver ce à quoi je tiens. Empêcher le neuf de remplacer l'ancien, mais les laisser se compléter, se modeler l'un l'autre.