1 février 2010

Vous avez dit, d'un filet de voix, vos yeux regardant à côté des miens: "Je suis foutue, alors". Ce n'était pas une question, alors j'ai partagé votre silence. Je n'avais rien de mieux à vous offrir. Vous avez ajouté que vous le saviez.
La sonnerie de son bip avait fait sortir mon chef juste après qu'il vous ait expliqué ce qui causait vos douleurs.

Plus tôt dans la journée, quand pour la première fois j'avais posé ma main sur votre ventre, je n'avais pas eu besoin du scanner pour comprendre. La tumeur, enlevée quelques semaines auparavant, avait envahit votre abdomen.

Le lendemain votre fils a demandé à me parler. Vous n'arriviez pas à lui dire, il avait besoin de mots pour comprendre vos angoisses et vos larmes. Alors cette fois sans chef pour dire ces mots là, j'ai expliqué la mort inéluctable, les limites de la médecine et les soins de confort. L'armoire à glace à fondu un court instant, avant que la colère protectrice ne prenne le dessus. J'ai eu un peu peur qu'il me balance son poing dans la gueule, au début. Ensuite j'ai surtout craint de ne pas réussir à trouver les mots pour dire une vérité qu'il puisse comprendre et entendre. J'ai répondu aux cris en baissant la voix, proposé des explications en plus des pièces du dossier médical demandées. J'en suis sortie tremblante, vidée.

Les jours ont passé, vous m'avez dit votre peur, votre tristesse. Je vous écoutais et augmentais les doses des médicaments quand la douleur gagnait du terrain. Il n'y avait rien d'autre à faire. Un soir vous m'avez simplement dit que ma main posée sur la votre vous faisait du bien. Alors quand vous n'avez plus pu parler, j'ai continué à vous prendre la main quand je passais vous voir.

Votre fils aîné et moi avons parlé, chaque jour. Il me disait sa crainte de vous voir souffrir et je le rassurait. Il me parlait de ses recherches internet et des miracles qui existent et je lui rappelais cette vérité atroce: vous alliez mourir, bientôt. Un jour il m'a informé qu'il avait demandé à son cadet de rentrer de vacances rapidement. Il m'a demandé des somnifères et je lui ai recommandé de prendre soin de lui, aussi.

Un matin pendant la visite, mon chef m'a dit que je pouvais arrêter votre perfusion. J'ai remis à plus tard, et me suis occupée de mes autres patients. J'ai fini par me rendre compte que j'avais soigneusement éviter de mettre cet ordre là dans votre dossier. Alors j'ai appelé mon chef pour lui demander quelques minutes pour parler avec lui. Des larmes dans des yeux je lui ai dit que j'avais l'impression que j'allais vous laisser mourir de soif. Gentiment il m'a expliqué que vous ne ressentiez plus cette sensation, il m'a cité des études mais ce n'était pas nécessaire. Je ne doutais pas que la prise en charge qu'il proposait était la bonne, j'avais besoin de son soutien.
Mon collègue de garde durant le week-end m'a appris votre décès lundi matin.

Vous êtes la première patiente que j'ai accompagné du diagnostic aux derniers instants. Je ne me suis pas sentie impuissante, seulement triste et terriblement consciente de la fragilité de chacun d'entre nous.
Vous avez habité mes nuits et m'avez poussée à affronter mes peurs. Aussi sûrement que vous n'êtes plus aujourd'hui, je suis un peu moins petite dans ma blouse blanche de docteur.
Merci pour ces chemins parcourus ensemble.