20 juin 2010

Méchante

La journée à l'hôpital commence, en général, par la répartition des entrée entre les internes et leur présentation par celui qui a vu les patients aux urgences. Cette fois là le ton était tout de suite donné: idées suicidaires chez un patient atteint d'un cancer incurable... faut-il forcer quelqu'un à vivre pour qu'il puisse mourir? La question est évidement bien plus subtile et compliquée.
Monsieur est jeune, en tout cas trop pour être condamné à mort. Il est petit, mince et peu bavard. C'est quelqu'un que j'imagine bien mieux faisant son potager ou se baladant en montagne que dans un lit d'hôpital. Quelques semaines auparavant, un chirurgien lui a retiré un morçeau du pancréas pour enlever la partie de la tumeur qui comprimait son duodénum, permettant ainsi à la nourriture de passer. Le patient regrette ne pas y être passé, et d'avoir dû entendre le chirurgien lui prédire n'avoir plus que quelques mois à vivre. Il me raconte cette tumeur qui le ronge de l'intérieur, et son envie de se jeter d'un pont, pour ne pas attendre la fin et souffrir. Une partie de moi me dit que je ferais pareil dans des circonstance similaires, mais en fait je n'en sais rien, et puis mon job ce n'est pas de lui dire tout ça. Alors je lui explique, d'abord, que nous avons des médicaments contre la douleur, contre l'angoisse, et que le fait que nous n'avons pas les moyens de le guérir ne veut pas dire que nous allons le laisser tomber. Et puis je lui parle du temps qui reste, qui n'est pas forcément seulement attente mais aussi une possibilité de faire certaines choses qu'il souhaite faire, de dire au revoir aux siens. Il ne dit rien, alors je parle. Il n'a pas de question, rien à dire, alors je lui dis que je repasserai plus tard, et surtout qu'il n'hésite pas à demander si il a besoin de quoi que ce soit. Il ne le ferra pas, et je le savais pertinemment.
Je repasse effectivement plus tard dans la journée, accompagnée par l'oncologue qui le connait. Dans le couloir, l'épouse nous rejoint. Elle aussi grosse et expressive que son mari est petit et laconique. Elle aussi est au bout du rouleau. A notre petit groupe se joint alors la cheffe du service d'à côté, les soins palliatifs, qui elle aussi connait le patient pour le suive en ambulatoire. Me voilà donc accompagnant deux médecins cadres et une épouse en larmes dans la chambre du monsieur. Ce dernier fait une magnifique crise d'angoisse à notre entrée, entretenue par les demandes incessantes de madame pour qu'il nous parle de ce qu'il ressent. Je retrouve alors le rôle de secrétaire si cher aux internes (parfois oui, après de longues années d'études, votre boulot est d'écrire soigneusement les réflexions sortant de la bouche de vos chefs), notant les changements de traitement suggérés par mes deux ainées, et sentant la crise diplomatique approcher. De retour au bureau, mon chef me demande où j'étais passée. Je lui raconte. " Est ce qu'on lui à demandé son avis, à celle là" me répond-il en parlant de Doctoresse Soins Pal qu'il déteste cordialement. Je lui expose leurs suggestions pour optimiser le traitement, il grogne que vraiment il en a qui ont un don pour tout compliquer et brasser de l'air et décide d'aller voir le patient pour se faire une idée. Finalement nous sommes assez d'accord (logique, c'est lui qui est à l'origine de la grande partie de mes connaissances cliniques...) et mettons en place un traitement relativement simple (plus c'est simple, plus la probabilité que les médicaments soient pris correctement - et pris tout court d'ailleurs - est forte).
Quelques jours passent, le patient va mieux (ou moins mal, c'est selon), nous parlons d'un retour à domicile, entouré par l'équipe des soins palliatifs et une psychologue. Monsieur n'a pas d'avis sur le sujet, il me dit qu'il pense qu'il doit essayer de vivre comme "avant". J'essaie de nuancer, et je comprends après coup que j'ai oublié de mettre à son niveau, que lui n'y arrive pas. Je ne peux pas changer la façon de fonctionner de mes patients, c'est moi qui doit m'adapter, c'est une des leçon de ce suivi et c'est difficile. Parce que c'est avec mon fonctionnement psychique et mental que je travail, surtout quand il n'y a pas de règle de prise en charge bien définie et que le feeling du moment me guide... se détacher de l'émotion mais la ressentir, la comprendre et l'utiliser, sans projeter sa manière de fonctionner mais en s'accordant à celle du patient... vaste défi, que je suis loin de maitriser. Madame, de son côté, craint plus que tout une ré-hospitalisation, qu'elle considère d'emblée comme un échec. Je ne comprend pas, et n'arrive pas à lui faire m'expliquer. Je laisse donc ouverte le choix de la date de fin de séjour, pour que le patient décide quand il se sent prêt. Je prépare au cas ou les papiers de sortie. Il a décidé de partir ce soir là. Je ne lui ai pas dit au revoir, un appel SMUR m'ayant entrainée loin du service à ce moment là. A mon retour, j'apprend donc que le monsieur est rentré à domicile. J'en suis surprise et contente, je pensais qu'il aurait du mal à partir, qu'il avait besoin du cadre de l'hôpital, des soignants qui "savent comment faire" et lui évitent de faire des choix, de se positionner. Je me dis qu'on a plutôt bien bossé.
Quelle ne fut donc pas ma surprise quelques jours plus tard quand la cheffe des soins palliatifs me rapporte que le patient a dit à la psychologue que la doctoresse avait été méchante avec lui.
Je suis perplexe. Ma prise en charge était loin d'être parfaite, certes. Je lui ai répété que nous ne pouvions pas le guérir, ce qui est loin d'être facile à entendre. Et puis le monsieur a plein de raisons d'être en colère contre le corps médical...
Reste que... ça m'a touchée et ça me questionne. Même si je ne suis pas sure que les choses auraient pu se passer autrement, dans le fond.

16 mai 2010

Cocon épineux

Parfois je souhaiterai plus que tout me retrouver assise dans ce fauteuil en face de vous.
Laisser échapper des mots, construire des idées dans le calme de votre bureau.
Vous laisser me tenir compagnie, silencieuse et attentive, au milieu des fantômes qui m'habitent.
Entendre votre voix formuler une pensée que j'apercevais à peine, floue, distante, effrayante, puis me l'offrir, lourde de sens mais légère par sa clarté et par ce qu'elle offre de possibilités.
Ecouter vos histoires, tellement plus parlantes que de grandes théories.
Mesurer la taille de victoires que je n'avais pas notées à celle de votre sourire.
Me faire secouer les neurones et les tripes en toute sécurité, pour y voir un peu plus clair.

Je peine à vous remplacer, pour mille raisons, et pour les mêmes, pour tant d'autres et pour tenir une promesse, il va bien falloir que je le fasse.
Ouvrir l'annuaire téléphonique à la lettre P, c'est toute une aventure.

Désertion

Des mois que je ne suis pas passée par ici, trop occupée à travailler et à vivre. Des mois sans ressentir le besoin de balancer dans cet espace virtuel et presque anonyme des pensées en vrac dans l'espoir d'en faire un tout solide, palpable.
Surement parce que, ayant l'immense chance de travailler avec une équipe adorable et soutenante, les émotions trop fortes débordent dans l'instant. Et puis la fatigue et le stress sont souvent plus forts que la pudeur qui me fait retenir mes larmes en public.
Reste que j'en ai chié. Même si j'ai dès le début adoré ce boulot, même si je m'y sens relativement à l'aise et que j'ai trouvé ma place sans encombre. Je suis dans l'ensemble bien supervisée, j'ai des chefs sympa et disponibles. Mais je ne suis plus étudiante, plus personne ne repasse sur mes pas, ne vérifie mes dossiers. Je prends des décisions, seule, que j'assume par la suite. La nuit et le week-end, je suis de garde pour tout l'hôpital. Il n'est pas très grand, mais je suis forcée d'établir des priorités, de prendre en charge des patients que je ne connais pas, hospitalisés dans des spécialités qui ne sont pas la mienne en plus des urgences.
L'immense question, celle qui taraude tous les jeunes médecins du monde, est la suivant, posée à deux heures du matin dans le pire des cas: appeler un chef ou considérer que l'on a les compétences pour gérer seul la situation? Et là, on ne se réfère pas seulement au cours de cardio ou de pneumo mais aussi à sa confiance en soi, à son sens clinique, à son embryon d'expérience, à sa capacité à gérer l'incertitude et, last but not least, à son besoin d'être rassuré.
Alors, sachant qu'un certain nombre des compétences mises en jeu dans ces moments là sont loin de faire partie de mes points forts, que de mettre des mots sur ce que je vis n'est pas évident pour moi, je me dis que, peut-être, probablement même, ce tourbillon de gardes, d'heures sup', de formations continues et de congés marathon social ont eu bon dos.
Trop occupée pour me poser et penser, chouette, courage fuyons!

1 février 2010

Vous avez dit, d'un filet de voix, vos yeux regardant à côté des miens: "Je suis foutue, alors". Ce n'était pas une question, alors j'ai partagé votre silence. Je n'avais rien de mieux à vous offrir. Vous avez ajouté que vous le saviez.
La sonnerie de son bip avait fait sortir mon chef juste après qu'il vous ait expliqué ce qui causait vos douleurs.

Plus tôt dans la journée, quand pour la première fois j'avais posé ma main sur votre ventre, je n'avais pas eu besoin du scanner pour comprendre. La tumeur, enlevée quelques semaines auparavant, avait envahit votre abdomen.

Le lendemain votre fils a demandé à me parler. Vous n'arriviez pas à lui dire, il avait besoin de mots pour comprendre vos angoisses et vos larmes. Alors cette fois sans chef pour dire ces mots là, j'ai expliqué la mort inéluctable, les limites de la médecine et les soins de confort. L'armoire à glace à fondu un court instant, avant que la colère protectrice ne prenne le dessus. J'ai eu un peu peur qu'il me balance son poing dans la gueule, au début. Ensuite j'ai surtout craint de ne pas réussir à trouver les mots pour dire une vérité qu'il puisse comprendre et entendre. J'ai répondu aux cris en baissant la voix, proposé des explications en plus des pièces du dossier médical demandées. J'en suis sortie tremblante, vidée.

Les jours ont passé, vous m'avez dit votre peur, votre tristesse. Je vous écoutais et augmentais les doses des médicaments quand la douleur gagnait du terrain. Il n'y avait rien d'autre à faire. Un soir vous m'avez simplement dit que ma main posée sur la votre vous faisait du bien. Alors quand vous n'avez plus pu parler, j'ai continué à vous prendre la main quand je passais vous voir.

Votre fils aîné et moi avons parlé, chaque jour. Il me disait sa crainte de vous voir souffrir et je le rassurait. Il me parlait de ses recherches internet et des miracles qui existent et je lui rappelais cette vérité atroce: vous alliez mourir, bientôt. Un jour il m'a informé qu'il avait demandé à son cadet de rentrer de vacances rapidement. Il m'a demandé des somnifères et je lui ai recommandé de prendre soin de lui, aussi.

Un matin pendant la visite, mon chef m'a dit que je pouvais arrêter votre perfusion. J'ai remis à plus tard, et me suis occupée de mes autres patients. J'ai fini par me rendre compte que j'avais soigneusement éviter de mettre cet ordre là dans votre dossier. Alors j'ai appelé mon chef pour lui demander quelques minutes pour parler avec lui. Des larmes dans des yeux je lui ai dit que j'avais l'impression que j'allais vous laisser mourir de soif. Gentiment il m'a expliqué que vous ne ressentiez plus cette sensation, il m'a cité des études mais ce n'était pas nécessaire. Je ne doutais pas que la prise en charge qu'il proposait était la bonne, j'avais besoin de son soutien.
Mon collègue de garde durant le week-end m'a appris votre décès lundi matin.

Vous êtes la première patiente que j'ai accompagné du diagnostic aux derniers instants. Je ne me suis pas sentie impuissante, seulement triste et terriblement consciente de la fragilité de chacun d'entre nous.
Vous avez habité mes nuits et m'avez poussée à affronter mes peurs. Aussi sûrement que vous n'êtes plus aujourd'hui, je suis un peu moins petite dans ma blouse blanche de docteur.
Merci pour ces chemins parcourus ensemble.

1 janvier 2010

01.01.10

A demi réveillée en cet an neuf, j'ai bataillé un peu pour rester dans la brume des songes et par là même squatter quelques minutes encore le canapé-lit des copines organisatrices de réveillon. Mais le sommeil s'était bel et bien bien enfui, chassé par l'angoisse avec laquelle j'essayais de repousser la confrontation.
Pourtant après 2009, après être sortie non pas entière mais persuadée de n'avoir rien perdu d'essentiel et d'avoir gagné beaucoup de cette année trop souvent déguisée en enfer, j'attends la suite avec un peu plus de confiance. Non pas que j'imagine que la vie va à l'avenir m'épargner ses saloperies, je n'ai jamais eu la chance de croire au père-Noël.
Mais il y a maintenant en moi, je ne sais trop où, un petit début de confiance en ma capacité à trouver le chemin qui me permettra de devenir celle que je crois être, de vivre la vie que je me souhaite. Je ne sais pas vraiment quand et comment elle est arrivée là, cette chose brillante et infiniment fragile ressemblant à une bulle de savon. Elle se cache sûrement depuis le tout début, attendant pour pouvoir grandir un peu d'air, une ouverture et la place laissée libre par les litres d'eau salée pleurés au long de cette année.
Ce qui ce soir me donne envie de me mettre en boule sous la couette, me transformant en un misérable petit tas de peur, est sans doute un des premier pas sur ce chemin que je cherche. Et je ne me sens pas tout à fait à la hauteur de ce qui m'attend: un métier qu'il me reste en grande partie à apprendre, des collègues et des chefs à apprivoiser. Et puis surtout, au milieu de toutes ces nouveautés, réussir à préserver ce à quoi je tiens. Empêcher le neuf de remplacer l'ancien, mais les laisser se compléter, se modeler l'un l'autre.

11 novembre 2009

Carpe diem (Cueille le jour présent et sois le moins confiant possible en l'avenir)

Un tout jeune docteur est mort. Un copain.
C'est totalement irréel: on ne devrait pas mourir lorsqu'on a la vie devant soi.
Boule dans la  gorge et larmes dans les yeux. J'ai du mal à comprendre, au fond. Il n'est plus, et ce sont ces "jamais" et "nulle-part" là, aussi sous-entendus qu'absolus et irrémédiables qui d'une certaine façon me dépassent. 
Où sont alors passés sourire, humour et gentillesse?

Il n'aura pas eu le temps de porter fièrement son badge de médecin, ni de recevoir son diplôme.
Sa dernière année aura été un marathon infernal, sûrement la pire de sa vie... on a tous serré les dents, pour après. De ce futur si durement gagné, si souvent rêvé, il n'aura eu droit qu'à une semaine. Sept jours de sourire béat, de fête et de liberté. 

J'espère qu'il en a profité.

5 novembre 2009

Fin (où tout commence)

Dernières heures de révision. Mon dos me fait mal à force d'être assise, mes membres bougent tous seuls et me réclament un footing ou quelques longueurs de bassin. Le cerveau est roi depuis trop longtemps.
De presque chaque réponse à mes questions découle une autre interrogation. Alors je dévore un ou deux paragraphes de plus avant de museler ma curiosité pour retourner sagement aux bases. Aller voir ce qui se trouve sous la pointe de l'iceberg m'attire follement.

Je me réjouis que ce soit terminé. Du temps, pas d'obligations. Juste faire ce dont j'ai envie au moment où j'en ai envie. Pas de livre de médecine. Plus de mal au ventre de stress. Pas de réveil qui sonne le matin. Quelques semaines de répit.
Et pourtant, avec quelle impatience j'attends le moment de m'y remettre! Utiliser tout ce savoir emmagasiné, le compléter, l'affiner. Le mettre au service de ces gens, souffrants, qui vont remplir mon quotidien. Apprendre à faire le lien (et le grand-écart parfois) entre la théorie et l'humain. Entre le diagnostic et la personne malade et unique qui vous livre en vrac symptômes, morceaux de vie, espoirs et craintes.

J'avais peur que ce gavage ne me dégoûte. Mais j'aime déjà mon métier. Demain je suis médecin. Et je suis en vacances.